Pape Djibril Fall : parcours d'un journaliste devenu figure de l'opposition sénégalaise

etour sur la trajectoire de Pape Djibril Fall, du CESTI aux plateaux de TFM et 2sTV, jusqu'à son entrée à l'Assemblée nationale et sa candidature à la présidentielle de 2024.

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Mame Khadim Mbacke

7/3/20265 min read

Pape Djibril Fall : de la chronique politique à l'arène parlementaire

Il y a des trajectoires qui semblent, rétrospectivement, obéir à une logique implacable. Celle de Pape Djibril Fall en fait partie. Né le 22 janvier 1986 à Thiadiaye, petite ville de l'ouest du Sénégal nichée entre Mbour et Fatick, l'homme a construit son ascension sur un socle rare dans le paysage politique national : celui de l'observateur devenu acteur, du commentateur devenu protagoniste. Pour comprendre cette trajectoire, il faut la replacer dans le contexte plus large d'une décennie sénégalaise marquée par la porosité croissante entre médias et politique, et par l'émergence d'une génération refusant les codes traditionnels de l'engagement partisan.

Le CESTI, matrice du journalisme sénégalais

Fondé en 1965, le Centre d'études des sciences et techniques de l'information (CESTI), rattaché à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, occupe une place singulière dans l'histoire intellectuelle du Sénégal. Considéré comme la plus ancienne école de journalisme d'Afrique francophone subsaharienne, il a formé plusieurs générations de figures qui ont ensuite essaimé dans les rédactions, mais aussi, de plus en plus, dans l'arène politique. C'est dans cette pépinière que Pape Djibril Fall obtient son diplôme au sein de la promotion 2014, à une époque où le paysage médiatique sénégalais connaît une expansion rapide, portée par la multiplication des chaînes de télévision privées et l'essor des réseaux sociaux comme espace de débat parallèle aux médias traditionnels.

Diplôme en poche, il rejoint les plateaux de deux chaînes que tout oppose par ailleurs sur le plan capitalistique : TFM (Télé Futurs Médias), propriété du Groupe Futurs Médias fondé par le chanteur et homme d'affaires Youssou Ndour, et 2sTV, détenue à 100 % par El Hadji Ibrahima Ndiaye au sein du Groupe ORIGINES SA. Ces deux chaînes, rivales dans la conquête de l'audience sénégalaise depuis le milieu des années 2000, constituent alors des tribunes d'influence considérable dans un pays où la télévision reste le principal vecteur d'information pour une large partie de la population.

De cette double exposition médiatique, Pape Djibril Fall tire une notoriété précoce et une légitimité de tribun, forgée à force d'analyses hebdomadaires de l'actualité nationale. Ces années de chronique ne sont pas un simple prélude : elles façonnent un style, fait de formules incisives et d'un sens aigu de la formule choc, qui deviendra sa marque de fabrique une fois franchi le seuil de l'hémicycle.

Un contexte politique en pleine recomposition

Pour saisir la portée de son basculement vers la politique active, il convient de rappeler le climat qui prévaut au Sénégal au tournant des années 2020. Le second mandat de Macky Sall, entamé en 2019, est marqué par des tensions sociales récurrentes, cristallisées notamment autour des poursuites judiciaires visant Ousmane Sonko, alors chef de file de l'opposition et figure montante de Pastef. Ce climat de défiance à l'égard des institutions, conjugué à une jeunesse urbaine hyperconnectée et de plus en plus critique envers les médias historiques jugés proches du pouvoir, crée un terreau favorable à l'émergence de voix se présentant comme indépendantes des appareils partisans traditionnels.

C'est dans ce contexte que Pape Djibril Fall opère sa mue. Juillet 2022 marque la rupture consommée avec le seul commentaire : il est élu député à l'occasion des élections législatives de cette année-là, un scrutin qui voit la coalition au pouvoir perdre la majorité absolue face à une opposition unifiée au sein de la coalition Yewwi Askan Wi et de Wallu Sénégal. Il ne se contente cependant pas d'intégrer les rangs d'une formation existante - il fonde et préside son propre parti, Les Serviteurs, affirmant d'emblée une ambition politique autonome plutôt qu'un simple ralliement à l'une ou l'autre des grandes coalitions.

La présidentielle de 2024, un moment charnière

Cette ambition atteint son point culminant lorsque, à l'approche de l'élection présidentielle initialement prévue en février 2024, il se déclare candidat indépendant à Thiadiaye même, sa terre natale, devant une assemblée de militants venus consacrer ce retour aux sources. L'objectif affiché : succéder à Macky Sall à la tête de l'État, dans un scrutin qui restera comme l'un des plus mouvementés de l'histoire politique récente du Sénégal, marqué par un report de dernière minute, une crise institutionnelle sans précédent, puis la tenue du vote le 24 mars 2024. Cette élection verra la victoire surprise de Bassirou Diomaye Faye, candidat de Pastef porté par une vague de rejet du système en place, quelques semaines seulement après sa sortie de prison.

Si l'aventure présidentielle ne mène pas Pape Djibril Fall jusqu'au sommet, elle consolide son statut de figure politique à part entière, au-delà du strict cercle parlementaire, et l'installe durablement dans le paysage de ce que la presse sénégalaise désignera bientôt comme l'opposition à la nouvelle majorité.

Réélu à l'Assemblée nationale lors du scrutin législatif anticipé du 17 novembre 2024 - provoqué par la dissolution prononcée par le président Faye dans un contexte de blocage institutionnel avec une Assemblée héritée de la précédente mandature - il siège désormais au sein de la 14ᵉ législature, confirmant un ancrage institutionnel que ni l'alternance ni la recomposition du paysage politique sénégalais n'ont entamé.

Une opposition qui ne désarme pas

Depuis l'installation au pouvoir de la coalition Pastef, incarnée par le tandem formé par le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko, Pape Djibril Fall a fait de la critique du nouvel exécutif l'un des axes structurants de son action parlementaire. Détention de figures de l'opposition, fonctionnement des institutions, rapports de force entre le Palais, la Primature et l'Assemblée nationale : sur chacun de ces terrains, il intervient avec une constance qui force, y compris chez ses contradicteurs, une forme de reconnaissance. Cette posture s'inscrit dans une dynamique plus large de recomposition de l'opposition sénégalaise, désormais confrontée à une majorité qui, hier encore, se trouvait elle-même dans le rôle de contestataire du pouvoir en place - un renversement des rôles qui n'a pas manqué de nourrir, des deux côtés de l'échiquier, des accusations réciproques d'incohérence.

Cette même constance nourrit toutefois une controverse récurrente, certains observateurs lui reprochant un ton jugé outrancier et une propension à la polémique plus qu'à l'argumentation posée qu'exigerait, selon eux, la fonction parlementaire.

Une figure à l'image de son époque

Il serait réducteur de voir en Pape Djibril Fall un simple avatar de plus dans la longue lignée des journalistes-politiciens sénégalais, une lignée qui compte d'autres noms devenus familiers du grand public. Sa trajectoire - du micro à la tribune, du commentaire à l'action - dit quelque chose de plus large sur les mutations du champ politique sénégalais contemporain : celle d'une génération qui refuse de dissocier l'observation critique de l'engagement direct, qui a grandi avec la libéralisation de l'audiovisuel et l'irruption des réseaux sociaux, et qui n'hésite plus à s'affranchir des partis historiques pour bâtir ses propres structures. Une génération, aussi, qui s'expose de fait aux feux croisés d'un débat public sénégalais devenu, ces dernières années, particulièrement âpre - à l'image d'une démocratie vivante, mais traversée de tensions dont l'issue reste, à ce jour, incertaine.